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Mois : mai 2017

EL WATAN interview avec la Directrice du festival du conte d’Oran Zoubida Kouti «Nous avons créé une dynamique locale»

 

photo article watan

Le Festival du conte d’Oran en est à sa 11e édition et le public lui réserve à chaque fois un accueil enthousiaste. Comment expliquez-vous cet engouement ?

Comme tout autre art (la musique, le chant, les arts plastiques…), l’art du conte ne peut accrocher un public que par l’émotion ressentie. C’est tout un art en effet de raconter, de capter l’attention de tout un auditoire. Ce qu’il faut retenir, c’est que le public oranais a découvert l’art du conte au fil des différentes éditions du festival. Au début, les parents accompagnaient tout juste leurs enfants avec l’idée que le conte est destiné d’abord aux petits. Puis, au fil du déroulement des activités où ils accompagnaient leurs enfants, la magie a opéré sur le public adulte.

En effet, le festival d’Oran du conte a créé des moments très forts de rencontre et d’échange entre les conteurs et le public. Je reste convaincue que le public a une prédisposition à découvrir et à explorer d’autres univers artistiques, il suffit de proposer, d’aiguiser sa curiosité et laisser faire la magie de l’art. Et l’art du conteur consiste justement à faire naître des images dans l’esprit de ceux qui l’écoutent, de les émouvoir à travers ses récits.

Je crois que le pari a été gagné avec les Oranais ! Peut-être que dans leur for intérieur, ils font le parallèle avec le «goual», conteur traditionnel qui se produisait dans les cafés à M’dina J’dida ? Ce rendez-vous annuel renoue avec une oralité perdue, pourtant partie prenante et profonde de notre culture.

Comment le public du festival a-t-il évolué ? S’agit-il du même public depuis 2007, année de la première édition ?

Bien sûr, ce festival a fidélisé un public qui, dès septembre, vient s’enquérir de la programmation de la prochaine édition (toujours en mars), ce qui nous réjouit et nous rassure pour continuer dans notre action. Nous avons aussi bien des adultes, des jeunes et des enfants qui se présentent à nous, et chacun à sa façon du fait de la diversité des activités proposées. Pour les uns, c’est le conte dans les espaces publics ; pour d’autres, la Nuit du Conte sous le ciel étoilé d’Oran, les causeries autour du conte, la représentation au théâtre… Ou bien c’est tel ou tel conteur qui les inspire à regarder tel ou tel spectacle. Et, chaque année, d’autres spectateurs viennent agrandir le cercle des fidèles.

Le déroulement de la Nuit du Conte, un spectacle au théâtre à guichets fermés, est la preuve de cet engouement pour cet événement. Nous allons aussi vers les communes éloignées à chaque fois que cela est possible avec les relais (bibliothèques, centres culturels ou associations).

Quels sont les temps forts de cette édition ?

Pour cette édition d’abord, le conte a occupé pleinement les espaces publics dans les jardins et les cafés pour rompre davantage avec cette habitude de diffusion uniquement dans des espaces fermés. Cette 11e édition a été précédée par la mise en place d’une résidence sur l’art du conte au bénéfice de jeunes conteurs venus des différentes régions d’Algérie et animée par nos amis et talentueux conteurs Sylvie Vieville (France) et Luigi Rignanesse (Italie). L’occasion a été donnée à ces jeunes de dire, de raconter et d’expérimenter en allant à la rencontre du public. Il s’agit d’assurer une relève dans l’art du conte.

Mais pour cela, il est évident que la promotion de l’art du conte ne pourra se faire que si la profession d’artiste-conteur est reconnue au même titre que le métier d’acteur ou de tout autre artiste du spectacle. Enfin, cette édition a été marquée par la présence importante de conteurs algériens professionnels venus d’Alger, de Constantine, de Kabylie, de Sidi Bel Abbès et d’Oran, et ils représentent 50% de la programmation. Cela nous prouve qu’un processus est en train de se mettre en place, il suffit juste de l’impulser par des actions concrètes.

Quand des conteurs racontent des histoires dans le tramway, quelle est la réaction des usagers ?

Au premier abord, c’est l’étonnement qui domine, des sourires, des rires… Mais, tout de suite, ils sont captés par les paroles du conteur, l’écoute s’installe et ils sont emportés dans un autre voyage que celui qu’ils effectuent… Je pense qu’il est important d’habituer le public à voir se produire des artistes, toutes disciplines confondues (musiciens, chanteurs, plasticiens …) dans les espaces publics, et d’instaurer une ambiance chaleureuse dans nos rues où, pour un moment, les gens peuvent être emportés par l’émotion, le son d’un instrument, un chant, une fresque, une parole…

Le festival d’Oran se targue d’avoir une dimension nationale avec des conteurs venus des 4 coins d’Algérie, mais aussi internationale avec des pays arabes, africains et européens représentés. Mais quelle est la place du conte algérien à l’international ?

Même si le conteur, le «goual», a fait partie du vécu de nos ancêtres, l’art du conte sous sa forme contemporaine est très récent en Algérie. Le festival d’Oran a suscité un engouement qui a permis des rencontres du genre en Kabylie et à Constantine et se sont installés dans le paysage culturel de ces régions. Les conteurs algériens ont pu prouver leur talent et savoir-faire dans l’art du conte et leur donner de la visibilité auprès d’autres compagnies au niveau international.

Grâce au festival d’Oran et notre insertion dans le réseau des conteurs, nous avons pu mettre en place des résidences de conteurs professionnels basées sur le conte à deux voix : par exemple, Jorus Mabiala du Congo Brazaville avec Mahi Seddik de Sidi Bel Abbès ou Sylvie Vieville de France avec Farès Idir de Béjaïa. Depuis, les conteurs algériens se sont produits dans différentes rencontres autour du conte : en Jordanie, à Dubaï, en Espagne, au Congo Brazzaville, en Tunisie, au Maroc, en France et ailleurs.

C’est l’association Le Petit Lecteur qui a créé ce festival et l’organise. Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à valoriser le conte algérien par un festival annuel ?

La promotion de l’oralité n’est nullement en contradiction avec le support écrit qui est à la base de notre action associative. Bien au contraire, le livre est le réceptacle privilégié du conte. La transcription du patrimoine oral, national ou universel constitue pour nous une priorité afin de maintenir la mémoire et de la perpétuer. L’instauration, tout au long de l’année, de l’heure du conte est essentiel dans le lien avec l’acte de lire. Voir l’envie des enfants d’écouter et de s’évader à travers les récits du conteur nous a donné envie de mettre en place cet événement à l’instar d’autres pays d’Europe, d’Afrique et du Monde arabe. La 1re édition a pu se faire en 2007 grâce à un soutien financier par le programme européen MEDA d’un projet sur la littérature orale.

La compagnie Sonatrach et la commune d’Oran ont soutenu notre action. En organisant cette première édition sous le thème «Si une paix m’était contée», nous n’avions aucune perspective sur la possibilité de faire une deuxième édition. Mais vu le succès et la ferveur du public, nous nous sommes attelés à préparer la seconde !

Il y a quelques années, le ministère de la culture avait exigé que tout festival soit institutionnalisé pour recevoir un soutien. Le Festival du conte a toujours été autonome. Comment se fait-il ?

Cela ne nous aurait pas gêné que le festival soit institutionnalisé en gardant son autonomie dans la programmation et la philosophie qui l’anime, soit celui d’un espace d’échange, de rencontre pour tout un chacun, et un accompagnement par les moyens financiers et matériels. Cela aurait peut-être permis la valorisation des artistes-conteurs algériens en leur proposant une rémunération, ce que nous n’avons pas pu faire à ce jour. Je ne parlerai pas des conteurs européens qui viennent à titre bénévole mais qui arrivent à vivre de leur art dans leur pays.

La différence est là ! Mais je précise que nous ne sommes pas seuls dans cette belle aventure. Notre ténacité a fonctionné et, chaque année, nous avons pu convaincre les autorités locales et des partenaires institutionnels et privés. Nous avons pu créer une dynamique locale autour de cet événement avec les autorités locales comme la commune d’Oran, dont le soutien depuis le début nous a permis de faire preuve de constance.

La mise à notre disposition de ses espaces et de moyens donne à l’événement sa pleine mesure. De même, une dynamique associative à Oran s’est installée autour du festival par la prise en charge de certaines activités.

Cela démontre qu’il est possible de réussir des actions ensemble. L’Institut français d’Oran, avec la prise en charge totale de plusieurs conteurs, ainsi que le collectif des bibliothécaires (Cobiac) d’Aix-Marseille nous ont toujours soutenus. Et bien sûr, toute la volonté de l’équipe du Petit Lecteur avec ses bénévoles, sans oublier les parents, tellement ravis par l’événement au bénéfice de leurs enfants et qui accompagnent les conteurs dans les écoles et autres espaces.

Pour revenir au Petit Lecteur, quels sont les projets de l’association pour valoriser davantage la lecture chez les enfants et adolescents ?

Nous continuerons à faire fonctionner la bibliothèque jeunesse par le prêt de livres et les animations qui s’y déroulent en promouvant le plaisir de lire et l’art du conte. Sans budget de fonctionnement pour rémunérer le personnel, il est difficile d’assurer l’ouverture tous les jours au public. L’idéal est d’avoir des moyens pour l’ouverture toute la journée et pas seulement les après-midi.

Avec notre bibliobus «Le Livre Nomade», la caravane du conte ira en juillet en Kabylie et en octobre dans la Saoura et permettra d’asseoir la programmation de cette édition à travers l’exploration de nouvelles rencontres et d’échanges autour du livre et de l’art du conte. Et, bien sûr, nous allons nous atteler à préparer la 12e édition du Festival du conte qui s’est inscrit dans la durée.
Née à Sidi Bel Abbès, Zoubida Kouti a effectué en Algérie et à l’étranger des études universitaires diverses qui expliquent en partie son action associative au profit du livre et de la lecture : géographie, aménagement urbain, bibliothéconomie et développement local.

Elle a pratiqué, puis enseigné la bibliothéconomie avant d’exercer au CRASC en tant que chef de département publication et documentation, puis du département scientifique et technique. A partir de 2003, elle s’établit en tant que consultante indépendante et travaille dans divers projets internationaux destinés à l’Algérie dans la conception et le management de projets associatifs et l’évaluation de programmes de développement.

Ce statut indépendant lui permet de se consacrer davantage à son activité associative centrée sur l’action culturelle. En 1993, elle est membre-fondateur de l’association Le Petit Lecteur à laquelle elle consacre l’essentiel de son activité citoyenne. Elle a été également membre-fondateur de l’association Bel Horizon Oran et de la Fondation Mohammed Dib.
Akram El Kebir